Remarques préalables

La validation consiste en un « compte-rendu » de chaque séance d'environ 3000 à 4500 signes (une page en Times 12 ), donnant les grandes lignes de chacune des conférence, ainsi que les questions et points d'intérêt relevés. Certains sont les acteurs institutionnels de la théologie et de la pastorale, mais tous sont d’une manière ou d’une autre en situation de théologien et de « pasteur » et peut donner un avis, partager son expérience,

 

Il n'existe pas à ma connaissance de site dédié spécifiquement à la « théologie pastorale » telle que nous l'entendons dans le cadre de ces conférences, mais, outre les documents fournis en complément, on pourra se reporter à des sites internet, tels que pastoralis.org, animé conjointement par les universités catholiques de Paris, Louvain et Laval, théopratic.org, dédié à Henri Bourgeois, un promoteur de la théologie pastorale ou. sitp.org, site de la Société internationale de théologie pratique, d'inspiration œcuménique.

Ces sites ne traitent pas exactement de la théologie pastorale au sens catholique du mot. Ils se situent davantage dans une perspective de recherche œcuménique, et une théorisation des pratiques.

 

 

I         L'origine de la Théologie Pastorale

La « théologie pastorale » associe deux termes qui pourraient s'opposer. N'est-ce pas la théologie et le dogme qui causent des difficultés pastorales et créent des divisions ? Au contraire, ne sont-ce pas les gens du terrain qui font « n'importe quoi » sans souci du sens théologique ? Sans aller jusque-là, on est tenté de distinguer nettement les théologiens et les pasteurs, avant éventuellement de mettre en exergue quelques points communs.

Nous postulons, pour notre part, que « théologie » et « pastorale » sont si étroitement liées que chacune engendre l'autre et ne peut s’en passer sans dépérir elle-même.

Nous verrons la différence entre la théologie pastorale, telle que nous l'abordons, et la théologie pratique telle qu'elle est enseignée par exemple à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg. Mais si on ne l'enseigne pas toujours tant que matière, la théologie pastorale a toujours existé.

I.1        La Bible

Dans la Bible, la parole de Dieu est évidemment « théologique » (!). Or Dieu est « pasteur » (berger) d'Israël. Il parle parce que Pasteur. Il guide par sa parole. Cet aspect va prendre toute sa dimension, aux yeux des chrétiens, en Jésus. Il est « le chef qui fera paître Israël » (Mt 2, 6). Les évangiles présentent clairement Jésus comme le Pasteur, revendiquant explicitement le rôle de berger. Les enseignements du Christ, source de la théologie chrétienne, forment un tout indivisible avec son attitude pastorale. C’est précisément cet ensemble qui fait de lui « La Parole de Dieu » et pas seulement « quelqu’un qui parle ». Bien plus : son attitude pastorale est constitutive de sa Parole... Et inversement. Le Christ est donc le vrai pasteur et le vrai théologien, à la différence de ses adversaires auxquels il reproche l’incohérence entre propos et attitude, et l’ignorance de la finalité pastorale de la Loi et des préceptes.

Les lettres apostoliques sont pétries de théologie pastorale - ou de pastorale théologique. Lorsque saint Paul rédige L'Épître aux romains, sans doute sa lettre la plus « théologique », c'est dans un souci pastoral précis : que pagano-chrétiens et judéo-chrétiens vivent en communion. Aux siècles suivants, les écrits des Pères de l'Église, dont la plupart sont évêques ou chefs de communauté, sont des références théologiques toujours actuelles (Augustin, Irénée...). Mais ces monuments de théologie sont rédigés généralement en fonction de préoccupations pastorales : fonder la foi, éclairer, contester ou justifier une pratique, etc.

I.2        Le Moyen-âge

 Lorsque le Christianisme devient vers 390 la religion de l’État, puis la seule religion autorisée, la nécessité « théologico-pastorale » d'expliquer et d'accompagner se fait moins sentir envers une population supposée convaincue d’avance. Dans la « Chrétienté », la pastorale se résume souvent à l'administration des sacrements et à des directives morales (le plus souvent des interdits). Le ministère ordinaire est fréquemment une rente de situation, de sorte qu'on manque à la fois de souci pastoral et de sens théologique.

C'est dans les monastères, les écoles cathédrales et les universités que les études entraînent une réflexion théologique et philosophique. Cela ne se fait pas sans douleur. Ainsi vers 1130 Bernard de Clairvaux attaque violemment Abélard car il craint les conséquences pastorales d'une réflexion théologique abstraite et risquant de perturber les esprits. Mis Abélard essayait de répondre aux questions de son temps.   Quoi qu'il en soit, l'absence d'une théologie claire et solide, jointe à une attitude pastorale souvent déplorable, décrédibilise l’Église. Des théologies hérétiques apparaissent : les cathares (1100), les vaudois (1170...), etc.

En réponse, apparaissent des ordres religieux « intellectuels », voués au service de la prédication et ayant une crédibilité de par leur manière d’être : les Victorins (1108), les Franciscains (1209), les Dominicains (1215), etc. Ainsi la théologie, même « spéculative », procède initialement d'un souci pastoral : répondre de la foi devant les multiples hérésies et rasséréner les fidèles.

Le temps passant, ces ordres religieux, pourtant nés en réponse à un besoin pastoral, vont produire progressivement une science de plus en plus spécialisée, universitaire, abstraite. Beaucoup d'évêques délèguent les questions théologiques à des spécialistes qui ont rarement charge pastorale directe. En France, les grandes charges pastorales (évêchés, abbayes) finissent par être accordées par le roi pour des motifs politiques, indépendamment d'une formation et d'une compétence théologique. L'écart se creuse donc entre théologie et pastorale : d'un côté des curés incultes et des évêques nommés par le pouvoir ; de l'autre une élite d'érudits universitaires loin des besoins et des questions des fidèles.

Perte de sens pastoral et de sens théologique sont liés aux yeux de Martin Luther, théologien dont les écrits auront une portée pastorale immense (cf. ses 95 thèses, 1517)[1]. Luther et comme d'autres, dans ou hors église catholique, cherchaient une cohérence entre évangile, foi et mœurs. En réponse, le concile de Trente (1545-1553) procède à une réforme des mœurs du clergé et crée des séminaires[2] afin de produire des « pasteurs » dignes de ce nom. Il faudra désormais un examen pour devenir curé, car la compétence théologique fait partie de la charge pastorale.

Parallèlement à la critique de Luther, Ignace de Loyola fonde à Paris les Serviteurs de Jésus (« Jésuites », 1539). Ils vont développer la « casuistique », ou étude des cas concrets, pour répondre notamment aux interrogations des élites sur la conduite à tenir dans tel ou tel cas. La Casuistique connaîtra des dérives lorsqu’elle sera chez certains déconnectée des bases théologiques fondamentales ou se limitera à un recueil de recettes à disposition pour justifier les intérêts personnels. D'où la critique vigoureuse de Blaise Pascal (cf. Les Provinciales) et du Jansénisme. Malgré les abus, il n'en demeure pas moins que la casuistique cherche à donner des repères pour trouver des solutions pratiques.

(La casuistique) « consiste à résoudre les problèmes posés par l'action concrète par une discussion entre d'une part des principes généraux (règles) ou des cas similaires (jurisprudence), et de l'autre la considération des particularités du cas étudié (cas réel). De la confrontation entre les perspectives générales, passées et particulières est censée émerger la juste action à mener en ce cas-ci. » (Wikipédia)

I.3        La montée du rationalisme

A partir du XVIIème siècle, le développement d'un esprit « scientifique » au sens moderne du mot, et de l'expérience comme critère de vérification, dans l’esprit de la Renaissance, va  bousculer à la fois théologie et pastorale. En effet la vérité théologique va se heurter à la vérité des sciences mathématiques et physiques. Ceci entraîne un divorce entre une piété fidéiste et les sciences profanes (censure de Galilée en 1616). Désormais beaucoup refusent de croire sans comprendre, et tiennent pour absurde des affirmations qu'ils prennent souvent au premier degré. Du coup, ils abandonnent la foi, alors que d'autres refuseront tout recul critique ou tentent de faire concorder bible et sciences à tout prix. C'est dans ce contexte que, au XIXe siècle, en Allemagne le pasteur et universitaire F. Schleiermacher développe une « théologie pratique »[3], où les études philosophiques et théologiques débouchent sur des prédications adaptées[4] [5] au public et à ses questions. En effet, le filtre de la Tradition, où des érudits ayant autorité interprétait les passages délicats (comme la Création dans la Genèse) n’existant plus dans le protestantisme, il faut reconstituer une autorité « éclairante » pour les croyants.

Du côté catholique, on parle de « théologie pastorale », pour la formation des séminaristes. Il s'agit d'acquérir une expérience pratique comme le précise le droit canon :

« Doivent avoir lieu aussi des leçons de théologie pastorale, des exercices préparatoires au catéchisme, aux confessions, à la visite des malades, à l'assistance des mourants. »[6]

Cette description de la théologie pastorale semble très « pratique », l’Église a conscience que la pureté des mœurs et le sens de l'accueil et de la rencontre ne sont pas suffisants. Le « soin des âmes » impose de rendre-compte de l'intelligence de la foi. La fin du XIXe voit la fondation de l'Ecole biblique de Jérusalem, d'Instituts catholiques, la création d'outils tels le Dictionnaire de théologie catholique ou le Dictionnaire biblique pour répondre aux attentes d'une époque avide de connaissances « objectives ».

En tout état de cause la formation des séminaires diocésains était centrée par la pastorale au sens large. L'objectif était de former au soin des âmes, dans la fidélité à la Tradition de l’Église, et à la hiérarchie. Les questions intellectuelles étaient abordées dans la mesure où elles favorisaient la pastorale et donnaient « réponse aux adversaires » (l'apologétique). La théologie, surtout la recherche théologique semblait, au début du XXe siècle, réservée aux ordres religieux « intellectuels » et aux futurs professeurs de séminaires ou cadres de l'Église. La théologie et la pastorale coexistaient plus qu'elles ne se fécondaient. Il n'était pas rare que le pasteur s'en prenne aux théologiens « bousculant les consciences » ou qu'un théologien voit dans le curé un fonctionnaire du culte ignare.

 

I.4        Le primat du moi, je…

Un autre débat interpelle l’Église au XXe siècle : l'existentialisme, qui postule le primat de « l'existence » du sujet sur toutes réalités transcendantes. Pour Sartre, figure emblématique, « l'existence précède l'essence »[7]. Nous sommes aux antipodes de la recherche scientifique de normes objectives de la vérité puisque l'expérience personnelle, la volonté, la subjectivité, le ressenti sont centrales.

Sans adhérer à l'existentialisme athée, pour qui l'existence même de Dieu contrevient à la liberté humaine, l'attention à l'expérience et aux désirs des personnes mène à élaborer des théologies à partir de ces attentes (par exemple des théologies féministes, dans un Occident soucieux d'égalité des sexes). Cette subordination de l'adhésion de foi au ressenti personnel[8], et l'annonce de l'Evangile à partir de l'expérience de l'auditeur posera problème pour le Catholicisme, puisqu'il fondé sur la fidélité à une Révélation portée par une Tradition.

II       De nos jours

II.1      Entre théologie pratique et théologie pastorale

Il y a une tension structurelle entre le chercheur en théologie et le pasteur, garant de l'orthodoxie de la foi. Cette tension se trouve résumée dans la distinction entre le nihil obstat et l'imprimatur : il n'est pas toujours pastoralement pertinent de diffuser (imprimatur, pouvant être imprimé) ce qui peut être dit par un théologien (nihil obstat : rien n'empêche de dire que...).  Nous verrons plus loin qu'il n'est pas nécessaire d'être chercheur en théologie pour être un vrai et solide théologien.

II.1.A    Un concept « flou » ?

« théologie pratique » et « théologie pastorale » semblent interchangeables. Pendant des années, il eut ici des séminaires de « théologie pratique », mais le terme n'est désormais plus guère utilisé dans le catholicisme, comme le notait Viau

 « Le terme de théologie pastorale n'a pas la même signification pour tout le monde. Il est davantage utilisé chez les francophones, les Français en particulier, ainsi que chez les catholiques. (…) Ce qui semble intéresser bon nombre de spécialistes dans le terme de théologie pratique, c'est qu'il ne porte pas la coloration cléricale »[9].

Qu'en est-il aujourd'hui de la théologie pastorale ? Au Québec, il s'agit de donner une qualification professionnelle à de futurs permanents. L'institut de théologie d'Abidjan, formant religieux et prêtres, intègre l'étude du sacerdoce et l'homélitique. La tradition nord-américaine se centre l'accueil des personnes. C'est le pastoral care (soin pastoral) notamment au Québec.

On peut retracer les origines lointaines du pastoral care dans la tradition de la « cure d'âme ». La cure d'âme désignait la technique permettant au prêtre d'aider les gens en crise de foi ou ayant des difficultés dans la croissance de la foi. Aujourd'hui, le pastoral care a pris la relève à l'aide de techniques modernes du genre « relation face à face » et il a pour but essentiellement d'aider les personnes dans leur démarche spirituelle. (…) .[10]

La difficulté à entrer dans une définition tout comme l'hésitation entre pratique et pastorale semble caractériser la théologie pastorale, ce que soulignait Henri-Jérôme Gagey lors d'un colloque à l’I.C.P. (2004).

La théologie pratique peut se réclamer d’une longue tradition. [...] Mais tout cela ne permet pas de dessiner les contours d’une discipline bien établie. […] Ces discours des théoriciens et des praticiens de la théologie pratique sont souvent embrouillés et fort apologétiques. [...] »[11].

Toutefois, l'intuition générale est de refuser d'en rester à un ensemble de recettes ou à une organisation interne sans souci d'ouverture au monde.

[on refuse de se limiter à] un ensemble de savoirs, bibliques surtout, mais aussi systématiques et historiques, contenant en eux une charge de vérité qui se voudrait plus ou moins intemporelle et dont il s’agirait de déduire des conséquences pour la pratique ecclésiale. On insiste sur la nécessité de ne pas réduire la théologie pratique à une théologie étroitement pastorale (…).

II.1.B    Le Magistère catholique

le Magistère de l'Eglise mentionne explicitement la « théologie pastorale » dans les passages sur la formation des prêtres et diacres. Jean-Paul II, dans Pastores dabo vobis (1992), évoque « le rapport entre la rigueur scientifique de la théologie et sa destination pastorale, et donc la nature pastorale de la théologie ». Les deux aspects s'appellent l'un l'autre[12].

« la théologie habilite les futurs prêtres à annoncer le message évangélique en tenant compte des facteurs culturels de leur temps et à comprendre l’action pastorale selon une authentique vision théologique. Ainsi, d’un côté, une étude respectueuse du caractère rigoureusement scientifique de chacune des disciplines théologiques contribuera à la formation plus complète et plus profonde du pasteur d’âmes, comme maître de la foi ; d’un autre côté, chez le futur prêtre, une sensibilité qui correspond à l’orientation pastorale rendra vraiment formatrice pour lui l’étude sérieuse et scientifique de la théologie »[13].

La théologie pastorale n'est donc pas indépendante de la responsabilité pastorale, qui demande à être pensée, comme croisement entre l'engagement de terrain et nos références ecclésiales.

Pour conclure, on pourrait distinguer entre :

  • la théologie pastorale consistant à connaître les outils de la pastorale et à savoir les manier. Ce sera l'objet principal de nos conférences
  • la théologie pastorale en tant que recherche. Dans ce deuxième sens, il s'agit de trouver des chemins quand nos « outils » habituels ne suffisent plus.

Pour que la distinction soit pertinente, ajoutons que c'est lorsque l'on maîtrise les ressorts ordinaires de la théologie pastorale – ou pastorale théologique, avec une réelle pratique de terrain, que l'on perçoit les lieux où cela ne suffit pas – ou plus.

II.2      Convergences et références

Nous nous intéressons spécifiquement à la « théologie pastorale » catholique. En quoi se rapproche ou diffère-t-elle de la « théologie pratique » du protestantisme, et aussi de la recherche théologique en lien avec les pratiques, davantage œcuménique ? Selon moi :

ñ  La « théologie pastorale » relève de la mission des pasteurs – et de leurs aides et collaborateurs. Parce que l'ouverture missionnaire et évangélique est constitutive de l’Église, ceci intègre aussi l'accueil et la rencontre de toute personne.

ñ  La « théologie pratique », née dans la Réforme, vise une compétence technique en bible, psychologie, prise de parole, animation de réunion, etc.

ñ  Une « théologie de la pratique », de sensibilité œcuménique veut penser « à partir des pratiques ». La Société Internationale de Théologie Pratique (SITP) la définit ainsi : « une recherche contemporaine qui construit progressivement son objet en s’appuyant sur l’analyse critique des pratiques croyantes...). Cette voie complexe n'intègre pas facilement les présupposés du catholicisme (dogme, Tradition) et débouche plus sur des intuitions et questionnements que des perspectives claires.

Dans tous les cas, on refuse une dichotomie entre une théologie spéculative et une pastorale réduite à des rites vides. Il y a un lien étroit entre ce que le docteur de la Loi sait par cœur « tu aimeras... » et un fait-divers : un homme gisant dans le fossé. Une « théologie pratique » ou « théologie pastorale » ne vise pas tant à créer un lien entre théologie et pratique qu'à le préciser et à en vérifier la légitimité et la cohérence face au lieu, à l'époque, à la culture ambiante qui forment notre monde.

II.3      La théologie pastorale à l'IER

En 2010, l'IER passe de l'atelier de théologie pratique aux conférences de théologie pastorale : la spécificité catholique mène à préférer « pastorale » à « pratique ». Reprenons deux définitions. 

Pour la Chaire de théologie pastorale de Fribourg : 

« La théologie pastorale (ou pratique), c'est réfléchir de manière critique et "spirituelle" à l'agir de l’Église catholique et à l'expérience chrétienne aujourd'hui dans le monde, à la lumière de la Parole de Dieu, de la foi et de la Tradition, en dialogue avec les sciences humaines »[14].

Ici, la « Tradition » et « la Parole de Dieu » sont importantes. Mais il faudra préciser comment joue la référence aux éléments incontournables que constituent les rituels, le droit, les conciles et encycliques, etc. formant la « Tradition catholique ».

De leur côté, les Normes fondamentales pour la formation des diacres permanents définissent la théologie pastorale comme suit :

" [...] « L'objet de cette discipline est la présentation des principes, des critères et des méthodes qui orientent l'action apostolique et missionnaire de l'Église tout au long de l'histoire »[15].

Bien des questions qui se posent « en pratique » pour les catholiques tiennent à l’articulation de ces « principes, critères et méthodes » avec les attentes du « terrain », ainsi qu'à la difficulté de percevoir en quoi ils sont médiations de la Bonne nouvelle. Qu’il suffise ici d’évoquer l’accueil des divorcés-remariés !

Une théologie chrétienne s’appuie toujours sur la révélation en Christ. Pourtant le théologien doit préciser quelles sont ses références décisives. La théologie catholique – et donc la théologie pastorale catholique - ne s’appuie pas d’abord sur une exégèse personnelle des Écritures, quelle que soit sa rigueur scientifique, et le Catholicisme ne fonde pas sa « pratique » sur les considérations d’époque et de circonstance, indépendamment de la Tradition et du Magistère.

Nous nous proposons donc de préciser ce que nous entendons par « théologie » et « pastorale » avant d'étudier des cas concrets de mise en œuvre de la théologie pastorale dans le cadre de la Tradition catholique.

III     Deux approches de la théologie pastorale à l'ICP

Avant d'aborder les fondamentaux d'une théologie pastorale, plus précisément d'une théologie pastorale catholique, voyons comment la question se posait ici même avec deux professeurs de l'ICP :  Henri de Lavalette, S.J. en 1961, et Pierre-André Liégé, O.P., peu de temps après le Concile, en 1970. P.-A. Liégé fut  expert à Vatican II et promoteur de la théologie pastorale en France[16].

III.1   Réflexion sur la théologie pastorale (H. de Lavalette, S.J., 1961)[17]

(…) Pour faire acheter un livre de théologie, même très technique, on ajoute qu'il « rejoint les préoccupations pastorales de notre temps ». II serait facile d'ironiser. Quelle heureuse trouvaille que celle de « théologie pastorale » ! Chaque mot compense l'autre. La théologie effraie. Elle évoque une science abstraite, un peu ésotérique. Devenue pastorale, la voilà à nouveau gonflée de nos préoccupations concrètes, familière et séduisante. La pastorale seule serait trop facilement un art inférieur de praticien, une affaire de bon sens et d'expérience. Devenue théologie pastorale, elle rejoint le terrain solide de la science.

(...) Cette vogue de la « théologie pastorale » ne révèle-t-elle pas une faim profonde de théologie? Cet appétit de théologie sérieuse, on le trouve chez les prêtres les plus « engagés ». Seulement les grandes questions qui les passionnent se trouvaient à peine abordées dans l'enseignement qu'ils ont pu recevoir ; rapports Église-état, théologie du laïcat et des valeurs temporelles, l'athéisme, etc. (...) On souhaite souvent que les théologiens connaissent davantage les réalités sociologiques, psychologiques, techniques, d'aujourd'hui. On se méfie d'une théologie par trop intemporelle. Que la théologie se fasse davantage pastorale ! Et inversement, chez les théologiens, on entend souvent exprimer le désir que l'action pastorale soit davantage réfléchie à la lumière de la théologie, que la pastorale soit plus théologique.(...)

Bref, l'examen de conscience doit être fait des deux côtés. Le théologien pourra demander au praticien si ses requêtes d'un enseignement théologique plus pastoral ne recouvrent pas une erreur d'optique : ne rêverait-il pas, par hasard, d'un enseignement pragmatique ? La théologie doit-elle fournir des méthodes d'action? Et le prêtre du ministère demandera au théologien : n'êtes-vous pas responsable de cette mentalité pragmatique, si au pire elle existe vraiment, par votre enseignement même? Si vos principes étaient de vrais principes de Jugement, qui « éclairent » l'action, cette lumière finirait par percer et par réchauffer...

 Parler de « théologie pastorale » n'est-ce pas signifier que l'on refuse un divorce contre nature entre le théologien et le pasteur ? Certes, la jonction des mots n'entraîne pas avec elle la jonction des réalités. L'association verbale exprime pour l'instant, d'une manière confuse, la volonté d'une recherche de part et d'autre.(...)

III.2   P.- A. Liégé, O.P., cours de théologie pastorale (1970)

En 1970, Pierre-André Liégé donnait un cours de théologie pastorale à l'I.C.P., dont voici un extrait[18].

 

III. SITUATION PRESENTE DE L'ACTION PASTORALE

Nous sommes entrés dans un temps de réévaluation de la praxis pastorale et de nouvelles expériences. Nul doute qu'il y ait la un lieu pour la théologie pastorale, car celle-ci doit se tenir attentive à la praxis ecclésiale surtout lorsqu'elle est le fait d'une Église  particulièrement consciente de son identité, de ses buts et de ses motivations. Est-ce toujours le cas? On est amené à en douter lorsqu'on se trouve, ici et là, devant :

  • - Une pastorale sauvage, pour laquelle ne compte que l’expérimentation spontanée et incontrôlée au mépris non seulement de la discipline officielle, mais aussi des critères théologiques.
  • - Une pastorale technocratique, dont le souci presque unique est d'organisation : nouvelles structures, commissions et sous-commissions, secrétariats, etc.. ,
  • - Une pastorale culturelle, qui vise avant tout à l'adaptation sociologique et culturelle jusqu'à attribuer un véritable magistère aux sciences humaines dans leurs requêtes actuelles et variables.

Il ne s'agit pas de minimiser la nécessité de l'expérimentation, de l'organisation et de l'adaptation. Mais d'autant plus cette nécessité est reconnue, d'autant plus faut-il veiller à la constante confrontation de la praxis avec la conscience croyante et théologique pour juger et motiver la praxis, pour assumer de façon critique toutes les données concrètes de l'agir dans la lumière de la foi.

Il importe que soient vérifiées la continuité d'identité de l’Église et l'analogie de la foi. En travaillant, dans l'agir pastoral, à une Eglise nouvelle, à une foi nouvelle, il est capital qu'on ne débouche pas dans un nouveau christianisme, dans une nouvelle foi dans une nouvelle Église. D'où la nécessité, dans un temps de mouvement accéléré et de changements profonds d'une réflexion théologique critique allant au-delà de l'intuition, au cœur même du projet pastoral.

Dans le même moment où l'on fait place plus sérieusement, dans l'agir pastoral, aux compétences techniques et aux requêtes sociologiques, il faudra veiller à ne pas confondre l’Église avec une organisation commerciale ou industrielle. Le dernier mot reviendra toujours aux interprétations croyantes dont la théologie a la charge.

Il faudrait enfin remarquer l'instabilité à laquelle se trouve livré un renouveau pastoral qui manquerait de normativité théologique. Après avoir pris les risques d'une réforme audacieuse, il arrive que l'on soit pris de panique devant les conséquences non contrôlées et que l'on cherche remède dans la reprise en mains réactionnaire. On connaît de ces responsables sans boussole théologique qui passent de l'ouverture pragmatiste à l'intégrisme. C'est seulement une conscience théologique au cœur de l'agir qui lui donnera les garanties dernières de son audace et l'authenticité de sa vérité.

 



[1]    Luther vise le dominicain Johann Tetzel. « (…) . 81. Cette prédication imprudente des indulgences rend bien difficile aux hommes même les plus doctes, de défendre l'honneur du Pape contre les calomnies ou même contre les questions insidieuses des laïques.(...) 90. Vouloir soumettre par la violence ces arguments captieux des laïques, au lieu de les réfuter par de bonnes raisons, c'est exposer l'Église et le Pape à la risée des ennemis et c'est rendre les chrétiens malheureux. » Luther, 95 thèses (Martini Lutheri disputatio pro declaratione virtutis indulgentiarum.)

[2]    Le Cardinal de Lorraine fonda le premier séminaire en France à Reims en 1564, un an après la clôture du Concile.

[3]    Friedrich Schleiermacher, Bref exposé des études de théologie (1811)

[4]    Cette définition reste celle du Musée virtuel du Protestantisme : « Ensemble des questions portant sur la mise en pratique de la religion. La théologie pratique intègre la liturgique, la musicologie religieuse, l'art de la prédication, etc ». (cf. museeprotestant.org)

[5]    Cf. H.-J. Gagey. La théologie pratique, quelle rationalité ? (Article et références sur : catho-théo.net )

[6]    Codex Iuris Senior n°1365, 1917

[7]    « L’existentialisme postule que l'être humain forme l'essence de sa vie par ses propres actions, en opposition à la thèse que ces dernières lui sont prédéterminées par de quelconques doctrines théologiques, philosophiques ou morales » (Wikipédia).

[8]     Ainsi «  Patricia Kaas : « j'ai perdu mes parents. Il me fallait bien en vouloir à quelqu'un. Alors je n'ai plus cru en Dieu » (l'Union, janvier 2017)

[9]    M. Viau, Introduction aux études pastorales Editions paulines, Mesdiapaul, Paris-Montréal, 1987 p. 82ss

[10]  Marcel Viau Introduction aux études pastorales Editions paulines, Mesdiapaul, Paris-Montréal, 1987, p. 84

[11]  [...] Je cite par exemple J. Audinet en 1972 : « Vous me demanderiez si vraiment je crois qu’il y a une théologie pastorale distincte du reste, [je répondrais que] je n’en sais rien ; j’ai plutôt tendance à dire que je ne le crois pas. Je crois qu’il y a une prise sur la réalité chrétienne par le biais d’une Praxis, il y a une prise par le biais d’une symbolique, il y a une prise par le biais de l’histoire » [...] (Audinet ajoutait) : « De telles variations d’énoncés témoignent à la fois de l’intérêt pour un domaine nouveau que l’on voit émerger en divers points de la planète, en même temps que de la difficulté à le saisir et à lui donner place dans l’ensemble des disciplines jusque là reconnues comme constituant la théologie ». H.-J. Gagey. La théologie pratique, quelle rationalité ? (Article complet et références sur : catho-théo.net )

[12]  Jean-Paul II, exhortation apostolique Pastores dabo vobis, 25 mars 1992, n°54

[13]  Idem

[14]  Chaire de théologie pastorale, de pédagogie religieuse et d'homélitique de l'université de Fribourg, unifr.ch

[15]  Congrégation pour l'éducation catholique, congrégation pour le clergé, Normes fondamentales pour la formation des diacres permanents, 22 février 1998, n° 86

[16]  «  Voici ce qu'écrivait Marcel Neusch dans La Croix du 05/1/2011 :  « Mission et catéchèse: des mots-clés de son vocabulaire. Présent au concile Vatican II comme conseiller théologique de deux évêques, ceux de Metz et Strasbourg, il verra ses intuitions recevoir une confirmation éclatante. Ce qui assure l'unité de sa théologie, c'est sa note pastorale.  (…)  «D'abord l'évangélisation!» Tel est son mot d'ordre. Il n'a malheureusement pas disposé du temps nécessaire à l'élaboration de sa théologie sous forme de synthèse, à plus forte raison de système.  (…) : «L'homme est fait pour l'Évangile et l'Évangile est fait pour l'homme.» (…) . Il était clair pour lui que la théologie pastorale n'était pas une théologie au rabais. En étant «pastorale», la théologie n'est pas moins «théologique».

[17] H. de Lavalette, S.J., réflexions sur la théologie pastorale, Nouvelle revue théologique, N° 83 1961, p. 593ss

[18]  Le cours de Liégé est en ligne : Cahiers Internationaux de Théologie Pratique, série "Documents" n° 2.1, et "Documents" n° 2.2, en ligne : www.pastoralis.org, novembre 2011